octobre 1, 2020

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PORTRAIT : Aucune société n’est à l’abri d’un génocide, avertit Adama Dieng en fin de mandat

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Adama Dieng a pris ses fonctions en tant que Conseiller spécial des Nations Unies pour la prévention du génocide en 2012, après une longue et brillante carrière dans le domaine du droit et des droits de l’homme. Il a quitté son poste à la fin du mois de juillet.

Dans le cadre de ces fonctions, il a contribué à renforcer l’État de droit, lutter contre l’impunité et renforcer les capacités des institutions judiciaires et démocratiques dans le monde entier.

Le mandat du Conseiller spécial pour la prévention du génocide a été établi en 2004 non seulement pour tirer la sonnette d’alarme sur les situations susceptibles de conduire à un génocide, mais aussi pour mettre à contribution l’ensemble du système des Nations Unies afin d’empêcher que de tels crimes ne se reproduisent.

Un parcours consacré au droit et aux droits humains

M. Dieng connaissait très bien le poids de cette responsabilité, ayant occupé le poste de greffier du Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) des Nations Unies pendant trois mandats consécutifs, y introduisant des réformes clés pour aider l’organe à poursuivre les responsables du génocide de 1994 contre les Tutsis au Rwanda,

Outre son affectation au TPIR, Adama Dieng a été Expert indépendant des Nations Unies sur la situation des droits de l’homme en Haïti (1995-2000) et l’envoyé du Secrétaire général des Nations Unies au Malawi (1993). Il a également été consultant pour plusieurs organisations de l’ONU et internationales, notamment l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO), le Bureau des droits de l’homme des Nations Unies (HCDH), l’Institut des Nations Unies pour la formation et la recherche (UNITAR), le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) et l’Union africaine (UA).

Aucune société n’est à l’abri des crimes d’atrocité et de leurs facteurs de risque

Après plus de huit ans en tant que Conseiller spécial, le juriste sénégalais prend congé de ses fonctions à  l’ONU pour se consacrer au renforcement de la transparence et de l’État de droit dans toute l’Afrique ainsi qu’au renforcement du dialogue entre la société civile et les principales institutions africaines.

A la recherche de la paix dans le monde

Adama Dieng a toutefois confirmé qu’il reste à la disposition du Secrétaire général des Nations Unies pour des missions de médiation, et il demeure le Représentant du chef de l’ONU auprès de  l’initiative mondiale menée par le pape François et le grand imam d’Al-Azhar, Ahmed el-Tayeb, sur « la fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune ».

Dans son rapport de fin de mission, Adama Dieng revient sur son mandat, ses réalisations et ses défis.

L’une de ses plus grandes priorités dans le cadre de sa fonction était de « traduire  la prévention du génocide en tant que norme internationale en une réalité pratique pouvant être mise en œuvre aux niveaux national et régional », écrit-il.

« Dans l’exercice de mon mandat, j’ai été guidé par ma ferme conviction qu’aucune société n’est à l’abri des crimes d’atrocité et de leurs facteurs de risque, et par ma conviction que plus tôt et plus profondément les graines de la prévention des crimes d’atrocité sont semées, mieux et plus durablement elles porteront leurs fruits »,  précise le juriste.

La Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme, Navi Pillay, (au centre), et le Conseiller spécial des Nations Unies pour la prévention du génocide, Adama Dieng, lors d’une visite au Soudan du Sud en mai 2014. Photo MINUSS

Un système d’alerte précoce

Sous sa direction, le Bureau a mis en place un système d’alerte précoce et des protocoles de vérification rigoureux, pour sonner l’alerte de la menace de génocide auprès du Conseil de sécurité et dans les capitales du monde entier.

Il a mis en garde contre « le risque élevé de génocide », lorsque les alarmes ont sonné au Myanmar, en République centrafricaine, en Côte d’Ivoire, au Soudan du Sud, en Iraq et lors d’autres crises, incitant la communauté internationale à agir pour sauver des vies.

« L’impact et le succès de mon mandat en matière de collecte et d’analyse d’informations, d’alerte précoce, de recommandations au Conseil de sécurité et de traduction de toute cette chaîne de mesures en actions concrètes de prévention des crimes d’atrocité, peuvent être illustrés par les cas de la République centrafricaine, du Soudan du Sud et du Mali, pour n’en citer que quelques-uns », rappelle M. Dieng.

Rétrospectivement, M. Dieng note qu’il a investi ses efforts « dans l’ajout aux mécanismes de prévention existants, par le haut, d’une approche plus ascendante, axée sur les capacités nationales et régionales ».

Au cours des huit dernières années, il a plaidé en faveur de la ratification universelle de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide ; il a soutenu les efforts nationaux visant à intégrer les obligations découlant de cette convention ; il a contribué à la mise en place de mécanismes nationaux de contrôle des responsabilités en matière de prévention des crimes d’atrocité ; et il a dispensé une formation sur la prévention aux acteurs nationaux et régionaux.

Photo Claudia Diaz/ONU
Le Conseiller spécial du Secrétaire général pour la prévention du génocide, Adama Dieng, rencontre des Rohingyas réfugiés au Bangladesh, le 12 mars 2018.

Lutter contre les discours de haine

Le Conseiller spécial est également chargé de renforcer les capacités de l’Organisation en matière de prévention des génocides et autres crimes d’atrocité.

À cette fin, son Bureau a élaboré le Cadre d’analyse des crimes d’atrocité : un outil de prévention.  Il a soutenu plusieurs initiatives spécialisées pour traiter de thèmes spécifiques ou de nouveaux risques de crimes d’atrocité.

Il s’agit notamment de la Stratégie et du plan d’action des Nations Unies sur le discours de haine et du Plan d’action pour les dirigeants et les acteurs religieux visant à prévenir l’incitation aux crimes d’atrocité.

« Nous avons également pris l’initiative d’organiser des événements pour commémorer et honorer les victimes de génocide », note M. Dieng. « En pleine pandémie de Covid-19, j’ai publié des orientations politiques sur la manière d’aborder et de contrer les discours de haine liés à la Covid-19 ».

Le Conseiller spécial rappelle que son travail n’a pas été sans difficultés. Celles-ci ont notamment été liées au manque de financement et de personnel, à la réticence de certains États membres et interlocuteurs des Nations Unies à collaborer avec son équipe, et aux réalités institutionnelles d’un Conseil de sécurité divisé et souvent bloqué.

« Le fait que le manuel que mon Bureau a suivi sur la prévention précoce des crimes d’atrocité au Soudan du Sud, en République centrafricaine et au Mali n’ait pas suscité le même enthousiasme et la même action au Myanmar et en Syrie prouve toutefois le côté difficile de mon mandat », a fait remarqué M. Dieng évaluant l’impact de son approche d’alerte précoce.

Pour son successeur, M. Dieng signale plusieurs priorités essentielles : accroître les ressources, les capacités et la portée du Bureau du Conseiller et réévaluer la manière dont le système des Nations Unies dans son ensemble devrait travailler pour faire progresser le principe de la responsabilité de protéger.

Il souligne la nécessité de continuer à établir et à renforcer les partenariats et la collaboration avec d’autres entités des Nations Unies axées sur la prévention ; d’investir dans la réalisation de la ratification universelle de la Convention sur la prévention des génocides ; de renforcer la coopération avec les ONG et d’amplifier le travail du Bureau par le biais des médias.

Après avoir si longtemps servi l’Organisation, M. Dieng a, au cours des deux dernières années, exprimé son désir de consacrer son énergie à de nouveaux défis tout en réaffirmant sa détermination à continuer de soutenir le Secrétaire général et sa vision.

Dans l’immédiat, M. Dieng retournera sur son continent d’origine, l’Afrique, et s’attelera à accroitre la promotion du renforcement de la transparence et de l’État de droit, par l’intermédiaire du PATROL, l’Alliance panafricaine pour l’État de droit, en collaboration avec l’Union africaine (UA).

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