octobre 30, 2020

L'Etoile Filante

Informer et Éduquer

Dr Bakary Keba Ndiaye: Sortir de l’islam pour mieux comprendre l’évènement de Tamkharite : Achoura, la suite d’une guerre clanique.

7 min read

Les évènements heureux ou malheureux inhérents à la religion (musulmane) peuvent être appréhendés sous plusieurs angles. Ainsi, comprendre les bouleversements qui ont suivis la disparition du saint prophète Muhammad (ç) peut se faire plus facilement quand la situation est analysée d’une manière plus exhaustive, au besoin, hors du cadre restreint de la religion. En effet, Houssein et Yazid (respectivement Hachémites et Omeyyades) qui ont marqué la tragédie de Karbala sont de deux clans rivaux appartement à la même tribu Quraychite.
Le contexte étant dégagé, il devient plus aisé de détailler le contenu de ce travail, fruit d’une documentation large et diversifiée et dont l’objectif est de revenir sur l’impact des rapports entre les deux principaux clans de la tribu Quraychite.
Présentation extra islamique des rapports entre ces deux clans
Les origines abrahamiques du dernier des prophètes Muhammad (ç) Ibn Abdallah sont connues et reconnues par la plupart des historiens et chercheurs qui s’y intéressent. En effet, Abraham eut deux fils, Ismaël et Isaac respectivement de sa deuxième (Hagar) et sa première femme (Sara). Parmi les descendants d’Ismaël, se distinguent des hommes comme Adnan, Kinanah ou encore Fihr appelé Quraych. Ce dernier donne son nom à la tribu Quraychite de laquelle naissent une vingtaine de familles ou clans portant le nom du chef distingué. Deux des clans Quraychites se démarquent dans leurs rapports conflictuels pré et postislamiques. Il s’agit d’une part des Hachémites et d’autres parts des Omeyyades.
Les rivalités hachémites-omeyyades trouvent leur source dans la descendance de Fihr (Quraych) de qui vient Abd Manaf. Ce dernier eut deux jumeaux siamois séparés par l’épée : ce serait le signe annonciateur de plusieurs siècles de conspiration et d’effusion de sang entre les descendants de ces deux jumeaux ainsi que ceux qui les soutiennent, consciemment ou pas. Ces jumeaux d’Abd Manaf sont Hachim (ancêtre des hachémites dont sont issus le futur prophète Muhammad ç, son cousin germain Ali et surtout son petit fils Houssein martyrisé à Karbala) et Abd Chams, père de Ommeya (ancêtre des omeyyades parmi lesquels il y a Abou Sofiane, son fils Muawiya et son petit fils Yazid le commanditaire du meurtre collectif contre Houssein et sa famille à Karbala).
Crises antérieures à Karbala entre les deux clans rivaux
Les premières hostilités qui vont plus tard devenir claniques commencent vraisemblablement entre Hachim et le fils de son frère jumeau, Ommeya. En crise de fierté, Ommeya aimait se mesurer à son oncle Hachim. Il le défia et perd. Conformément aux closes du défi, Ommeya est obligé de donner 50 chameaux aux yeux noirs à Hachim (qui en nourrit les ayant droit) et sortit de la Mecque pour un exil de 10 ans en Syrie. Ce défi et l’exil qui en résulte sont le point de départ des querelles intestines entre les deux camps. Effectivement, à son retour après l’exil, Ommeya a trouvé toutes les raisons d’envenimer une situation déjà dégradée.
Le fait que Muhammad, un Hachémite reçoive la prophétie ravive la jalousie des Omeyyades. Muhammad est contraint à l’exil vers Médine et y meurt 10 ans plus tard en 632 après plusieurs guerres défensives contre les Mecquois sous la direction des Omeyyades. Parmi ces guerres, celle de Badr en 624 illustre bien l’opposition entre les Hachémites dirigés par Muhammad et Ali (tous deux des musulmans) et les Omeyyades sous l’égide d’Abou Sofiane.
Les Omeyyades (Abou Sofiane en tête) sont contraints de se convertir après l’ouverture de la Mecque sans convaincre tous les musulmans de la sincérité de cette volte-face.
Muhammad ç permet à son cousin Ali d’avoir des disciples parmi les compagnons puis les appela chiat ul Ali, les chiites de Ali (voir les tafsirs de Tabari et Souyouti, versets 7 et 8, sourate 98, Al Bayina ou la Preuve). Donc contrairement au plus clair de la littérature disponible, les chiites sont contemporains au prophète ç qui les a agréés.
Les Omeyyades consolidèrent leur position dans l’islam surtout lors du califat d’Ousmane Ibn Affane, un des leurs. La famille d’Abou Sofiane, hérite de Sam (Syrie).
Choisi par une masse populaire, après l’assassinat d’Ousmane Ibn Affane, Ali dut faire face à la guerre du chameau menée par Aïcha, Talha et Zubair mais surtout à la révolte du gouverneur omeyyade de Sam, Muawiya Ibn Abou Sofiane. Cette guerre dite de Siffin se termine tout de même dans une confusion occasionnant l’assassinat du calife Ali, en pleine prière.
Muawiya signe un accord avec Hassan le fils ainé d’Ali et rassemble les musulmans en 661 pour parler de Ahlul sunna wal jamma, les gens de la sunna et du consensus, devenu avec le temps, le sunnisme, la voie officielle de l’islam califal. Durant le règne des Omeyyades, Ali est excommunié (à titre posthume). Ne parlons pas de ses chiites devenus la cibles de toutes les attaques verbales, littéraires ou physiques.
Muawiya oblige les musulmans à prêter allégeance à son fils Yazid à la réputation douteuse, qualifié par les savants musulmans d’alcoolique pervers, l’une des dernières personnes de l’empire qui soient dignes de diriger les musulmans.
Après la mort de son père, Yazid prend le pouvoir et exige l’allégeance du reste des musulmans qui ne l’avaient pas encore fait du vivant de Muawiya (son père). Certains musulmans prêtent allégeance à Houssein qui marche vers l’Iraq où a siégé son père Ali. Il est intercepté par l’armée califale de Yazid et martyrisé avec 70 membres de sa famille à Karbala (en Irak actuel) le jour de Achoura, Tamkharite.
Par cette bataille, Yazid l’omeyyade a pris sa revanche sur les Hachémites lavant l’honneur de son ancêtre Omeyya, son grand père Abou Sofiane et son père Muawiya qui ont perdu face aux Hachémites. Yazid déclare Achoura jour de fête et de débauche pour célébrer sa victoire : danse, alcool, adultère … Au Sénégal par exemple, Achoura est appelé Tamkharite, mot Wolof dont l’étymologie donne (Tam sa kharite sakh daganena) pour dire que ce jour là, tout est permis, même accuser son ami de sorcellerie.
Karbala n’est donc que le sommet d’une rivalité clanique qui a précédé l’existence des concernés directs.
La rivalité clanique après Karbala au sein de la Umma islamique
La persécution de la descendance du prophète et de leurs disciples (les chiites) continue dans un empire contrôlé par les Omeyyades. Les insultes et malédictions contre Ali instituées par Muawiya se poursuivent. La propagande menée contre Ali et sa famille s’oriente aussi vers les chiites. Les musulmans qui ont de la sympathie pour Ali sont obligés de le cacher sous peine de mort. La propagande califale fait des chiites une secte sur laquelle toutes les insanités peuvent se loger.
En 750, les abbassides se révoltent et renversent les Omeyyades, sans amélioration aucune des conditions de la descendance du saint prophète ç.
Reprécisons la place du soufisme dans cette évolution : le schéma religieux sénégalais
Il devient légitime de repréciser la place du chiisme, du sunnisme et surtout du soufisme (sénégalais) dans l’islam en général et dans cette rivalité entre les deux camps. La division est peut-être arbitraire et aérienne, mais pédagogique. En effet, si les chiites affichent leur soutien à la famille du prophète en rejetant systématiquement les Omeyyades notamment Yazid et son père Muawiya, les sunnites quant à eux sont avec l’islam califal (incluant les Omeyyades) et son prolongement. L’hostilité historique se poursuit donc entre les deux principales branches de l’islam.
Au Sénégal, les principales branches soufies sont constituées par les khadres, les tidjanes (dont les niassènes), les mourides et les layennes. Ils ne sont ni chiites, ni sunnites, mais entre les deux. Rappelons qu’être sunnite n’est pas forcément synonyme de suivre la sunna.
Ainsi, tout comme les chiites, plusieurs érudits soufis sénégalais montrent qu’Achoura est loin d’une fête du couss-couss : Cheikh Ahmadou Bamba le fondateur du mourisdisme, El Hadji Malick Sy et El Hadji Ibrahima Niass qui a été à Karbala affirment avoir pleuré Houssein, le regretté Cheikh Muhidine Samba Diallo de Sagne Bambara pleure en racontant l’évènement de Karbala. Cet évènement est souvent repris par la communauté musulmane de la Casamance dans les chants religieux des socés qui parlent Kaybara Kélo (Kaybara étant une déformation de Karbala).

La divergence entre les Hachémites et les Omeyyades remonte de très loin dans le passé de la tribu des Quraychites. Les rivalités claniques des Quraychites influencent, les débats et au-delà, l’existence même de bon nombre de musulmans à travers le chiisme et le sunnisme. L’élite religieuse sénégalaise, ancienne comme contemporaine témoigne d’une sympathie à l’égard de la famille du saint prophète (ç), consolidant la position de cet islam soufi « du juste milieu », à la foi ancré dans ses valeurs, ouvert et tolérant.
Loin de prétendre présenter un document informatif, ce travail est plutôt revenu sur une problématique ancienne, mais sous un angle nouveau : celui d’une approche clanique pour mieux comprendre le drame de Karbala et ses effets dans l’islam.
• L’étranger parmi les siens, éd. L’harmattan, 2016, 260 p., (ISBN 2343098875)

Copyright © All rights reserved. | Newsphere by AF themes.